CHARLES BAUDELAIRE RENCONTRE ANDREW WYETH « Comme un visage en pleurs que les brises essuient, L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient » / « Like a tear-stained face being dried by the breeze, The air is full of the shudders of things that flee »

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Andrew Wyeth, Baudelaire, Poésie, The Poetic Match

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Andrew Wyeth, Her Room, 1963. tempera, Farnsworth Art Museum, Rockland, Maine

Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient

Charles Baudelaire, « Le crépuscule du matin », Les Fleurs du Mal, 1857

La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un oeil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Les maisons çà et là commençaient à fumer.
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
C’était l’heure où parmi le froid et la lésine
S’aggravent les douleurs des femmes en gésine ;
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ;
Une mer de brouillards baignait les édifices,
Et les agonisants dans le fond des hospices
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.

L’aurore grelottante en robe rose et verte
S’avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.


They were sounding reveille in the barracks’ yards,
And the morning wind was blowing on the lanterns.

It was the hour when swarms of harmful dreams
Make the sun-tanned adolescents toss in their beds;
When, like a bloody eye that twitches and rolls,
The lamp makes a red splash against the light of day;
When the soul within the heavy, fretful body
Imitates the struggle of the lamp and the sun.
Like a tear-stained face being dried by the breeze, 
The air is full of the shudders of things that flee, 
And man is tired of writing and woman of making love.

Here and there the houses were beginning to smoke.
The ladies of pleasure, with eyelids yellow-green
And mouths open, were sleeping their stupefied sleep;
The beggar-women, their breasts hanging thin and cold,
Were blowing on their fires, blowing on their fingers.
It was the hour when amid poverty and cold
The pains of women in labor grow more cruel;
The cock’s crow in the distance tore the foggy air
Like a sob stifled by a bloody froth;

The buildings were enveloped in a sea of mist,
And in the charity-wards, the dying
Hiccupped their death-sobs at uneven intervals.
The rakes were going home, exhausted by their work.

The dawn, shivering in her green and rose garment,
Was moving slowly along the deserted Seine,
And somber Paris, the industrious old man,
Was rubbing his eyes and gathering up his tools.

Traduction William Aggeler

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