LAMARTINE RENCONTRE FRIEDRICH « Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères, / Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ! » / « Rivers, rocks, forests, lonely beloved places, / A single being you lack, and all is emptied of people! »

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Friedrich, Lamartine, Poésie, The Poetic Match

10629474_1427971580857642_3777934388808457267_oCaspar David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages, 1818, huile sur toile, 94 x 74 cm, Kunsthalle de Hambourg, Hambourg

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !


Rivers, rocks, forests, lonely beloved places,
A single being you lack, and all is emptied of people!

Alphonse de Lamartine, « L’isolement » dans Méditations poétiques, 1820

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis :  » Nulle part le bonheur ne m’attend.  »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire;
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes voeux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand là feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !


Often on the mountain, in the shadow of the old oak,
At the setting of the sun, I sit myself sadly down;
My gaze wanders at random over the plain,
Whose changing tableau unfolds at my feet.

Here thunders the mighty river of frothy waves,
It snakes, and sinks into the obscure distance;
There, the still lake extends its sleeping waters
To where the evening star rises in the azure.

To the summit of these mounts crowned with dark woods,
The dusk still throws a last ray;
And the floating chariot (vapour) of the queen of shadows
Climbs, and already whitens the edges of the horizon.

Meanwhile, clinging to the gothic spire,
A religious sound reverberates through the air:
The traveler stops himself, and the rustic clock
With its final sounds of the day mixes with the holy concert.

But in these two tableaus my uncaring soul
Perceives before them neither charm nor transports;
I contemplate the earth as a wayward shadow which
The sun of the living excites (heats) not the dead.

From hill to hill in vain moves my view,
From the south to the north wind, from the rising to the setting,
I pass over every point of the vast spread,
And I say: “Nowhere does happiness await me.”

What are they doing to me, these glens, these palaces, these cottages,
Vain objects of which the charm has been stolen from me.
Rivers, rocks, forests, lonely beloved places,
A single being you lack, and all is emptied of people!

When I could have followed its great progression,
My eyes would have seen everywhere the emptiness and deserts:
I desire nothing of that which it enlightens (lights);
I ask nothing of this immense universe.

But perhaps beyond the limits of its sphere,
Places where the true sun lights other skies,
If I could leave my mortal remains to the earth,
That of which I dream would appear before my eyes!

There, I would get drunk at the source of my desire;
There, I would find hope and love,
And this fine ideal that every soul desires,
And that which has no name in the terrestrial sojourn.

If I only could, carried by the Chariot of Aurora,
Vague object of my vows, throw myself towards you!
On the earth our exile why should I stay?
There is nothing in common between the earth and me.

When the leaf of the woods falls on the meadow,
The wind of the night awakens itself and wrestles it into the glen;
And me, I am like that withered leaf:
Carry me like her, stormy North Winds!

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