RIMBAUD RENCONTRE JENKINS « Libre, fumant, monté de brumes violettes, / Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur / Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, / Des lichens de soleil et des morves d’azur ; » / «  Who, ridden by violet mists, steaming and free, / Pierced the sky reddining like a wall, / Covered with lichens of the sun and azure’s phlem, / Preserves that all good poets love »

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Jenkins, Les Invités, Poésie, Rimbaud

Paul Jenkins (American, Abstract Expressionism, 1923–2012)- Phenomena, If Is for Why; c. 1964. Acrylic on canvas, 82 x 117 cm. Gallery Oldham, Oldham, UK.

Paul Jenkins, Phenomena, If Is for Why, 1964, acrylique sur toile, 82 x 117 cm. Gallery Oldham, Oldham

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;


Who, ridden by violet mists, steaming and free,
Pierced the sky reddining like a wall,
Covered with lichens of the sun and azure’s phlem,
Preserves that all good poets love,

Arthur Rimbaud, « Le Bateau Ivre », 1871

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.


As I came down the impassible Rivers,
I felt no more the bargemen’s guiding hands,
Targets for yelling red-skins they were nailed
Naked to painted poles.

What did I care for any crews,
Carriers of English cotton or of Flemish grain!
Bargemen and all that hubbub left behind,
The waters let me go my own free way.

In the furious lashings of the tides,
Emptier than children’s minds, I through that winter
Ran! And great peninsulas unmoored
Never knew more triumphant uproar than I knew.

The tempest blessed my wakings on the sea.
Light as a cork I danced upon the waves,
Eternal rollers of the deep sunk dead,
Nor missed at night the lanterns’ idiot eyes!

Sweeter than sour apples to a child,
Green waters seeped through all my seams,
Washing the stains of vomit and blue wine,
And swept away my anchor and my helm.

And since then I’ve been bathing in the Poem
Of star-infused and milky Sea,
Devouring the azure greens, where, flotsom pale,
A brooding corpse at times drifts by;

Where, dyeing suddenly the blue,
Rhythms delirious and slow in the blaze of day,
Stronger than alcohol, vaster than your lyres,
Ferment the bitter reds of love!

I know the lightning-opened skies, waterspouts,
Eddies and surfs; I know the night,
And dawn arisen like a colony of doves,
And sometimes I have seen what men have though they saw!

I’ve seen the low sun, fearful with mystic signs,
Lighting with far flulng violet arms,
Like actors in an ancient tragedy,
The fluted waters shivering far away.

I’ve dreamed green nights of dazzling snows,
Slow kisses on the eyelids of the sea,
The terrible flow of unforgettable saps,
And singing phosphors waking yellow and blue.

Months through I’ve followed the assaulting tides
Like maddened cattle leaping up the reefs,
Nor ever thought the Marys’ luminous feet
Could curb the muzzle of the panting Deep.

I’ve touched; you know, fantastic Floridas
Mingling the eyes of panthers, human-skinned, with flowers!
And rainbows stretched like endless reins
To glaucous flocks beneath the seas.

I’ve seen fermenting marshes like enourmous nets
Where in the reeds a whole Leviathan decays!
Crashings of waters in the midst of calms!
Horizons toward far chasms cataracting!

Glaciers and silver suns, fiery skies and pearly seas,
Hideous wrecks at the bottom of brown gulfs
Where giant serpents vermin ridden
Drop with black perfumes from the twisted trees!

I would show children those dorados,
And golden singing fishes in blue seas.
Foam flowers have blest my aimless wanderings,
Ineffable winds have given me wings.

Tired of poles and zones, sometimes the martyred sea,
Rolling me gently on her sobbing breast,
Lifterd her shadow flowers with yellow cups toward me
And I stayed there like a woman on her knees.

Island, I sailed, and on my gunnels tossed
Quarrels and droppings of the pale-eyed birds,
While floating slowly past my fragile bands,
Backward the drowned went dreaming by.

But I, lost boat in the cove’s trailing tresses,
Tossed by the tempest into birdless space,
Whose water-drunken carcass never would have salvaged
Old Monitor or Galleon of the Hanseatic League;

Who, ridden by violet mists, steaming and free,
Pierced the sky reddining like a wall,
Covered with lichens of the sun and azure’s phlem,
Preserves that all good poets love,

Who, spotted with electric crescents ran,
Mad plank with escort of black hypocamps,
While Augusts with their hammer blows tore down
The sea-blue, spiral-flaming skies;

Who trembling felt Behemoth’s rut
And Maelstroms groaning fifty leagues away,
Eternal scudder through the quiescent blue,
I long for Europe’s parapets!

I’ve seen sidereal archipelagos! Islands
Whose delirious skies open for wanderers:
« Is it in such bottomless nights you sleep, exiled,
O countless golden birds, O Force to come? »

True I have wept too much! Dawns are heartbreaking;
Cruel all moons and bitter the suns.
Drunk with love’s acrid torpors,
O let my keel burst! Let me go to the sea!

If I desire any European water, it’s the black pond
And cold, where toward perfumed evening
A sad child on his knees sets sail
A boat as frail as a May butterfly.

I can no longer, bathed in your languors, O waves,
Obliterate the cotton carriers’ wake,
Nor cross the pride of pennants and of flags,
Nor swim past prison hulks’ hateful eyes!

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